Sciences Po Paris : les bicursus parisiens

Le campus de Paris a pour particularité d’accueillir tous les cursus qui ne sont pas délocalisables. Parmi ceux-ci, on compte trois bicursus dits parisiens. Ces derniers sont les fruits d’accords entre Sciences Po Paris et Sorbonne-Université (Paris IV, dit SPIV), Panthéon Sorbonne (Paris I, dit SMASS) et, depuis 2020, l’Institut de Physique du Globe de Paris (dit SCUBE). Dans le premier cas, il s’agit d’un double diplôme en lettres et sciences sociales, le terme lettre englobant la philosophie, l’histoire et la littérature (moderne ou classique). Dans le second, SMASS de son petit nom, la licence suivie à Panthéon Sorbonne est une licence de mathématiques. Enfin, pour le petit dernier, qui prend la suite du double diplôme avec Pierre et Marie Curie (Paris VI), l’idée est de suivre des enseignements de géosciences.

Ces trois doubles cursus sont à considérer comme des doubles licences telles que les proposent de nombreuses universités en France. A la différence près que ce sont des accords entre universités partenaires différentes qui ont vocation à apporter une plus-value qui ne se trouve pas en IEP.

Pourquoi faire un bicursus ?

Tout simplement car il s’agit d’un double cursus. Or, quand on en a les capacités, la motivation et qu’on est intéressé par les matières des deux cursus, il est toujours préférable d’être doublement diplômé. Précisons tout de même que cela ne fait pas de vous un individu doublement intelligent. Mais disposer de compétences variées dans des domaines différents mais complémentaires ouvrent des portes insoupçonnées ou tout simplement inatteignables pour des cursus simples. Les diplômés dits SCUBE (biologie, physique et sciences sociales) sont ainsi compétents pour vous parler de la constitution de 1958 mais aussi de la photosynthèse ou de la demi-vie des atomes. Le double cursus, et cela est valable jusqu’en master, est extrêmement valorisé lorsqu’il est cohérent car il apporte des expertises rares et souvent recherchées. En un mot, il s’agit d’un investissement stratégique.

De plus, et cet aspect est parfois oublié par les étudiants qui sont en école d’ingénieur, de commerce ou, plus encore, en IEP, avoir un double diplôme, c’est aller suivre des cours ailleurs. Il est plus qu’essentiel de diversifier la vision que l’on a des sujets académiques mais aussi de la vie étudiante et universitaire. C’est plus que regrettable mais l’on ne comprend vraiment la pauvreté de l’université qu’après avoir passé un semestre dans une université publique (et oui, même la prestigieuse Sorbonne a des classes surchargées et des enseignants sous-payés). Voir ailleurs et autre chose est valorisé mais l’on pense souvent plutôt aux voyages et années à l’étranger. Faire ses études dans deux institutions différentes, c’est appartenir à deux mondes, sans savoir réellement lequel choisir, mais tout en devenant fort de cette indécision par une richesse intellectuelle et personnelle.

Le cas de Sciences Po et Sorbonne-Université en Lettres, la vie en bicursus.

Le partenariat entre Sciences Po Paris et Sorbonne-Université ouvre le choix entre trois doubles diplômes : lettres modernes ou classiques et sciences sociales, histoire et sciences sociales et philosophie et sciences sociales. Dans chaque cas, il est important de considérer que l’on fait partie d’une même promotion : les SPIV. Les lettres concernent ces trois disciplines et sont donc considérées également par Sciences Po. Les deux tiers du temps sont généralement passés à Sciences Po et un tiers à la Sorbonne. Cette différence ne doit pas tromper, les deux institutions ont des modes de fonctionnement et des pédagogies différentes. Il s’agit d’ailleurs là d’une difficulté majeure pour le lycéen qui a déjà du mal à s’adapter au supérieur : s’adapter à deux univers quand on arrive d’un petit lycée réunionnais est une épreuve difficile. Ainsi, la Sorbonne fonctionne sur un mode « long-termiste » : peu de devoir dans la semaine, peu de DS, pas d’examens de mi-semestre, peu de lectures obligatoires. Mais attention, à la fin des 12 semaines d’enseignement, il est attendu de vous d’avoir accumulé toutes les connaissances que vous aviez compris comme étant facultatives. Le travail à la Sorbonne est un travail de fond (surtout en lettres) : il faut lire, relire, comprendre, élargir. Nous vous savons évidemment très motivé mais sachez que le concept d’un bicursus est justement… de faire deux cursus, en même temps, et cela rend vos bonnes résolutions complexes à tenir car Sciences Po n’est pas loin et demande de vous un travail plus court-termiste et prenant. Afin de rassurer tout le monde, nous préciserons malgré tout que le bicu (surnom de ceux qui n’ont pas su choisir) n’est pas la prépa. Le volume horaire n’est absolument pas équivalent, le travail à la maison n’a pas la même place et la pression des concours n’est pas de mise. La difficulté des débuts est de concilier deux modes de fonctionnement (long terme pour Sorbonne et court/moyen-terme pour Sciences Po) et deux univers. Une fois que c’est fait, il ne vous reste plus qu’à profiter ! Très concrètement, une dizaine d’heure de philosophie, d’histoire ou de littérature par semaine à la Sorbonne (sur le site de Clignancourt ou de Malesherbes) et une vingtaine d’heure (plutôt 15) à Sciences Po à Saint-Germain-des-Prés. En philosophie, il s’agit par exemple de cours d’histoire de la philosophie où l’on approfondit un auteur particulier (Descartes, Aristote…), de philosophie générale (thématique) et de philosophie de l’art, éthique ou politique. Tout ça réparti entre des cours magistraux et des TD, comme à Sciences Po. Chez cette dernière d’ailleurs, vous suivez les mêmes cours que les autres sauf : séminaires, maths, certaines options et deuxième langue. L’idée générale est donc d’aimer deux systèmes assez différents, d’aimer approfondir la matière que vous faites à la Sorbonne et de garder une certaine cohérence d’ensemble en tête.

Les procédures d’admission.

Les admissions se font généralement de deux manières : par Sciences Po (le bicu est alors votre premier choix) et par l’université partenaire. Avec la réforme des procédures d’admissions, les grandes étapes sont désormais identiques : examen du dossier (résultats scolaires, lettre de motivation, CV) puis, en cas d’admissibilité, oral avec un représentant de chaque institution. Attention à ne pas manquer les dates importantes !

L’oral peut se faire par visioconférence pour les ultra-marins (je sais, je l’ai fait et je l’ai eu). Cet exercice (auquel nous sommes habitués depuis mars 2020) reste complexe et nécessite une préparation légèrement particulière. Il ne faut cependant pas dramatiser, il s’agit d’un oral comme les autres où la seule chose valorisée est votre réponse, pas la qualité de la connexion internet.

Le profil du bicursus n’est pas fondamentalement différent de celui du monocu (petit nom de celui qui, lui, a choisi) : intéressé par les sujets sociétaux, par l’histoire, les idées. L’engagement associatif est toujours valorisé côté Sciences Po mais l’on cherche plutôt d’excellents étudiants (plus scolaires) côté Sorbonne. Le résultat final est donc un compromis des deux. Il est cependant évident qu’il faut pouvoir justifier son intérêt pour la matière demandée à la Sorbonne. Une cohérence (encore) est appréciée et permet de valoriser une candidature qui ne se contentera pas de s’appuyer sur des goûts personnels. Cela dit, être passionné par la littérature française du XVe siècle et les relations internationales est déjà une excellente raison de postuler !

Avoir un courant, une période ou un auteur de préférence est également apprécié par des examinateurs qui voient passer de nombreux profils excellents. Cela permet de montrer que l’on s’est intéressé suffisamment pour avoir le choix de ses préférence (il faut pouvoir le justifier, déjà pour soi-même) et montre que l’on s’est approprié les connaissances scolaires ou non. En philosophie notamment, la matière est une découverte généralement récente (on ne fait pas de philosophie à proprement dit avant la terminale, on s’est contenté de s’intéresser à la philosophie) et il faut être capable de montrer que ce n’est pas un effet de mode que de vouloir faire une licence dans ce domaine (voir les rapports de jury).

Dans ce domaine, comme dans tous les autres, la seule loi est : vouloir, c’est pouvoir.

Les réunionnais en bicursus.

Cet article ne serait pas complet s’il n’y était pas fait mention des spécificités des réunionnais pour candidater, être admis, et réussir un bicursus.

Il y a peu d’admis en général, et peu de réunionnais en particulier. L’admission est sévère (mais moins qu’on ne le pense) puisqu’elle est équivalente au concours de Sciences Po monocursus. La principale difficulté réside en fait dans l’information qu’ont les réunionnais de l’existence de ces bicursus. Si vous lisez cet article, vous avez fait la moitié du chemin. Comme quoi, la route n’est pas si ardue.

Préparer la candidature à la Réunion peut poser des problèmes du fait du peu de reconnaissance du niveau des lycées réunionnais par les métropolitains. Si cette dynamique est en voie de disparition, elle n’est pas négligeable et peut peser (même si à la marge). L’évaluation des dossiers peut en être impacté. Cela dit, à l’oral, comme dans la lettre de motivation, il faut savoir jouer de cette distance physique et intellectuelle. Nous avons un point de vue différent sur la France et le monde quand on habite sur un volcan dans l’océan. Et cela participe de notre richesse qu’il ne faut pas hésiter à valoriser. Enfin, il n’y a pas d’écrits pour ce concours. C’est là votre principal atout : pas besoin de payer une prépa privée, pas besoin d’avoir des profs normaliens, pas besoin d’être lycéen à Henri IV avec des profs particuliers qui ont fait l’ENA et travaillent à EHESS et d’aller au Louvres toutes les semaines. Dernière recommandation cependant : l’oral se prépare, autant, si ce n’est plus, qu’un écrit.

Une fois sur place, la distance est un poids que seule votre motivation et votre enthousiasme peuvent alléger. La vie d’étudiant parisien est pour le moins différente de celle du lycéen réunionnais. La caractéristique du bicursus est que vous êtes rapidement intégré dans une promotion et des groupes qui empêchent de se noyer parmi les 500 étudiants de première année. La vie n’est pas plus compliquée que dans d’autres villes ou cursus mais l’organisation est un maître mot à ne pas oublier.

Un ami dit que nous sommes des bicus car « nous avons le cul entre deux chaises ». C’est vrai, mais quelles chaises ! Deux cursus, c’est un peu la double vie, c’est appartenir à une promotion soudée, c’est comprendre le monde selon deux perspectives, c’est devenir un maître des temporalités. Être en bicursus est une chance qui se gagne car elle est une opportunité de faire plus que ce qu’on espérait, de voir mieux que ce à quoi on s’attendait et d’aller plus loin que ce dont on rêvait.